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Information, IA, désinformation : consultez le replay des Amphis de l’info

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Mardi 7 avril, Nantes Université accueillait la deuxième étape française du cycle de rencontres « Les Amphis de l’info » lancé par le journal Le Monde en partenariat avec France Télévisions et le réseau de radios ICI. Ce rendez-vous, qui a réuni plus de 300 personnes sur le campus Tertre, s’inscrivait pleinement dans le cadre de la démarche d’ouverture de Nantes Université, qui a fait de l’accès aux connaissances le cœur de son projet stratégique. Place de l’IA dans les rédactions, évolution des pratiques, déontologie des journalistes, développement de l’esprit critique : ces sujets plus que d’actualité ont fait l’objet d’échanges nourris entre les intervenants et le public.

Le replay est à découvrir en intégralité sur la chaîne youtube de Nantes Université, et quelques extraits retranscrits ci-dessous.


"Garder le contrôle [sur l'IA], c'est pouvoir exercer notre esprit critique" - Colin de la Higuera (Nantes Université)

             Qu'a modifié l'arrivée de l'IA générative dans les pratiques informationnelles ? En amorce de la rencontre, Colin de la Higuera, chercheur au laboratoire des sciences du numérique de Nantes (LS2N), titulaire de la Chaire Unesco sur les ressources libres et l'intelligence artificielle, était invité à poser quelques éléments de cadrage.

            "Avant, on pouvait simplifier et dire que d'un côté il y avait les concepteurs d'information et de l'autre les consommateurs d'information" a-t-il ainsi précisé. "Aujourd'hui, l'IA fait de nous, volontairement ou involontairement, tous des concepteurs d'information : quand les étudiants font leur mémoire en utilisant ChatGPT, quand un informaticien utilise Copilot pour faire son programme, quand dans une entreprise quelqu'un va écrire une note de service, un document. Finalement, il y a toutes sortes de document comme ça générés et qui font qu'on a cette double responsabilité : celle du lecteur qui doit savoir faire la part des choses, et celle du concepteur qui doit aussi savoir ce qu'il est en train de faire.

            Une nouvelle responsabilité qui soulève les questions essentielles de la formation et de la capacité de contrôle de l'IA : "Comment est-ce qu'on va former les gens à ne pas être totalement dépassés par une IA qui fait à leur place ? Ce qui en soi-même, n'est peut-être pas si gênant d'avoir une IA qui fait et qui nous permet de, à condition qu'on garde le contrôle. Et garder le contrôle, c'est effectivement pouvoir exercer notre pensée critique (...) Ce qui est important, c'est de bien comprendre qu'on ne l'acquiert pas comme ça [l'esprit critique]. Ce n'est pas un sous-produit de l'éducation (...) Ce n'est pas quelque chose qui viendra parce que tu as un cours d'histoire, donc naturellement, de manière évidente tu développes ça. (...) Donc il va vraiment falloir se poser la question : si on veut avoir des gens qui sont capables de l'exercer à la fois dans les réactivités de consommateur d'information mais aussi à chaque fois qu'ils vont eux-même produire des choses en utilisant cet artefact IA, (...) il va falloir les former."


 

"Une IA n'est pas prête d'être capable d'aller faire du reportage" - Gilles Van Kote (Le Monde)

            L'éducation aux médias, le développement du sens critique des futurs citoyens et citoyennes est un des enjeux portés par Le Monde, y compris à travers ces rencontres des Amphis de l'info. Le modèle économique et éditorial des médias, la place accordée à l'IA, les contrats du journal avec OpenAI a ainsi suscité plusieurs questions dans la salle.

            "Il y a deux ans, on a adapté notre charte d'éthique et de déontologie" a ainsi précisé Gilles Van Kote, directeur du Monde délégué aux relations avec les lecteurs. "On a rajouté quatre articles qui disent que Le Monde s'interdit de publier des contenus produits à partir de l'IA, que ce soient des articles, des images, des vidéos. Aucun contenu proposé par de l'IA ne doit être proposé à nos lecteurs et nos lectrices, parce que ce n'est pas pour ça qu'ils viennent lire Le Monde." Le média ne ferma pas pour autant la porte à son utilisation, mais pour des usages spécifiques et encadrés par des journalistes, comme pour la traduction des contenus. 

          "Je ne crois pas du tout qu'elle [l'IA] va remplacer les journalistes" a poursuivi Gilles Van Kote, "parce qu'une IA n'est pas prête d'être capable d'aller faire du reportage, que ce soit en Ukraine, en Iran ou ailleurs. L'IA est juste capable de synthétiser des contenus existants produits par de l'humain, ou de recycler des contenus produits par de l'IA." Un sentiment partagé par ses confrères d'ICI Loire Océan et France Télévisions, qui intervenaient dans un second temps. "Il y aura aussi toujours besoin de reporter à Couëron ou au Pellerin, ou tout simplement au bout de la rue" détaillait Nicolas Crozel. "Rien ne remplacera jamais le terrain."
 

"On essaie d'avancer aussi vite que ce que la technologie avance" - Nicolas Crozel (ICI radio)

             Ce qui n'empêche pas les quotidiens des journalistes d'être impacté par l'usage désormais massif de l'IA, que ce soit par les candidats aux municipales ou par des photos trompeuses envoyées aux rédactions pour diffuser de fausses informations. Maxime Jaglin (France Télévisions) a détaillé plusieurs exemples prouvant la nécessité de disposer d'outils plus performants pour vérifier l'information. "Ce n'est pas parce qu'on est à Nantes qu'on est protégés de ça [des tentatives de manipulation de l'information]." "Notre difficulté à nous désormais, mais comme dans tout choc technologique, toute avancée technologique, c'est comment on s'adapte, comment on décrypte, comment on peut éviter de tomber dans les pièges" soulignait Nicolas Crozel. "On essaie d'avancer aussi vite que ce que la technologie avance."

            Le rapport à l'information, la véracité, l'honnêteté du contenu produit a également beaucoup questionné la salle. "Vous aussi vous êtes des humains, par rapport à l'intelligence artificielle ou à la désinformation, qu'est ce qui nous garantit en soi que ce que vous nous dites soit vrai ?" a résumé une des participantes. L'occasion pour les deux journalistes de redonner du contexte sur leur profession : démarche déontologique, vérification des sources, appui sur le terrain. "Ce qui fait que je ne me trompe pas" a expliqué Nicolas Crozel, "c'est que je fais confiance à mes collègues qui sont allés sur le terrain et qu'ils racontent ce qu'ils ont vu et les personnes qu'ils ont interrogées dans un souci d'objectivité, de confronter les points de vue. (...) On parle beaucoup de vérité ou de réalité alternative. On peut se l'appliquer, on n'est pas détenteur de "la" vérité [mais] on a une méthodologie, une déontologie qui sont censés représenter des garde-fous."



 

"Mieux former les journalistes à ce qu'est la science" - Stéphane Foucart (Le Monde)

                Journaliste au Monde, spécialiste des questions environnementales, Stéphane Foucart a ensuite abordé la question des sources, de la vérification de l'information dans le contexte spécifique de l'information scientifique. Contrairement à celui de l'information locale, où les lecteurs ont la possibilité de vérifier ce qui leur est raconté puisqu'ils vivent à cet endroit, "pour le journaliste scientifique, l'information qu'il donne n'est pas objectivable. Si je vous dis 'il y a du changement climatique et c'est à cause des émissions de gaz à effet de serre, vous n'avez aucun moyen personnel, individuel, de le mesurer, de le savoir. Tout cela passe par la connaissance scientifique (...) Les données, elles sont là, elles sont inexploitables par vous, par moi, par le commun des mortels. [Mais] c'est la connaissance scientifique qui transforme ces données, qui transforme le réel en information."

             Une spécificité qui se heurte à plusieurs difficultés : les débats entre scientifiques sur certains sujets (comme le changement climatique) qui entraînent davantage de flou et de défiance que de production de connaissances ; la fiabilité des institutions scientifiques officielles et le biais parfois répandu de relativiser les dégâts produits par le fonctionnement nromal de l'économie ; la capacité des journalistes à interroger les seuils réglementaires produits, comme dans le cas du Bisphénol A

             Interrogé sur les questions de régulation possibles, Stéphane Foucart a rappelé lui aussi l'importance de la formation. "D'un point de vue de la pratique journalistique, je pense qu'il y a quelque chose que l'on peut mettre en oeuvre, c'est déjà mieux former les journalistes quand ils sortent des écoles, les acculturer à une autre manière de considérer ce qu'est l'information scientifique, ce qu'est la science, ce que c'est que la démarche scientifique, ce que c'est que la vraie expertise (...) essayer d'identifier les vrais experts et recueillir prioritairement cette parole-là plutôt que la parole des autorités en se disant bah si c'est l'Etat ils disent forcément la vérité parce que ce n'est pas comme ça que ça marche malheureusement."
 

"On s'adapte à la grammaire des réseaux sociaux (...) mais on ne réfléchit pas un sujet en fonction du nombre de vues" - Laëtitia Limmois (Le Monde)

               Les deux interventions suivantes, Christine Vilvoisin pour France Télévisions et Laëtitia Limmois du service vidéos verticales du Monde ont davantage portées sur les évolutions en termes d'usage de l'information et des nouveaux formats développés. 

              A France Télévisions, ce sont des émissions de plus en plus directement conçues pour le numérique, des formats d'investigation plus longs sur YouTube, du contenu local et personnalisé ou encore des extraits des documentaires publiés sur les réseaux sociaux, qui permettent de donner une autre visibilité et d'en augmenter l'audience. "Les nouveaux formats sont diversifiés, pour [s'adapter] à un public plus large (...) et aussi avoir un public de plus en plus jeune" a indiqué Christine Vilvoisin.

              Côté Le Monde, Laëtitia Limmois a décrypté le mécanisme de production des vidéos verticales. En accès gratuit, postées sur les réseaux sociaux du journal, ces vidéos font l'objet d'un travail journalistique de décryptage minutieux et revendiqué. "On se [donne] vraiment la mission de rendre accessible à toutes et tous l'information parce qu'on est vraiment conscient que tout le monde n'a pas forcément toutes les clés de compréhension d'une actualité, tout le monde n'a pas forcément le temps de lire des grands papiers ou d'écouter des grands reportages à la radio" a souligné la journaliste. Interpellée sur la sélection des sujets et le lien avec les plateformes, Laëtita Limmois a également précisé : "On s'adapte à la grammaire des réseaux sociaux qui s'actualise très régulièrement, on est obligé parce que c'est notre plateforme, c'est là qu'on informe, mais on ne réfléchit pas un sujet en fonction du nombre de vues qu'il pourrait faire ou des algorithmes de la plateforme."

S'adapter sans plier, un bon résumé des échanges de ces "Amphis de l'info". 


 
Mis à jour le 28 avril 2026.